Ces dernières années, les réserves d’hydrocarbures, qui ont été découvertes au Sénégal, en font un acteur non négligeable de l’écosystème international, surtout pour le gaz. S’il est vrai que ces nouvelles ressources constituent d’importantes opportunités financières pour le pays, elles n’en posent pas moins des défis considérables pour son processus de développement. Outre la réalité de malédiction des ressources, bien documentée en Afrique, l’exploitation des hydrocarbures connait des limites déterminées par l’étendue des réserves du sous-sol. Il s’y ajoute que les récentes tendances observées dans l’évolution de l’économie mondiale, concernant l’expansion du champ de l’économie verte et des mutations enregistrées dans le secteur de la technologie énergétique, risquent de significativement écourter la durée d’exploitation de cette rente. Dans un contexte où le pays pourrait être tenté de dépendre de ces ressources tant pour son budget que pour son PIB, un arrêt prématuré de leur exploitation pourrait l’exposer à des tensions financières et sociales non négligeables. Des mesures proactives visant à anticiper cette perspective doivent être imaginées dès à présent.

Les limites physiques à l’exploitation des hydrocarbures

Les ressources fossiles, notamment le pétrole et le gaz, ont joué un rôle important dans la formation du revenu national de beaucoup de pays. En Afrique, comme ailleurs dans le monde, les revenus qu’elles procurent, ont significativement contribué au PIB, aux exportations et aux recettes budgétaires. Or, cette dépendance vient, souvent, avec la malédiction des ressources naturelles et ses conséquences sur la stabilité des pays, qui sont une réalité bien documentée en Afrique. Désormais, il faudra, en plus, compter avec la fin, perçue par beaucoup comme étant imminente, de l’exploitation de ces ressources, ajoutant une complication supplémentaire. Les limites géologiques propres aux réserves d’hydrocarbures constituent le premier obstacle à la pérennisation de l’exploitation des hydrocarbures.

Selon les estimations de l’OPEP, avec des réserves pétrolières actuellement estimées à environ 120 milliards de barils prouvés, le continent africain pourrait réaliser, aux rythmes actuels de production des pays, une durée supplémentaire moyenne d’exploitation de 40 à 50 ans. Cette durée moyenne cache, cependant, d’importantes disparités nationales, avec des niveaux allant de seulement 7 ans pour l’Angola à plus de 100 ans pour la Libye. Pour le Sénégal, les prévisions de Woodside situent l’épuisement des réserves dans environ 20 ans, avec possibilité d’extension en contrepartie d’investissements additionnels. Pour le gaz, avec des ressources largement plus importantes, la durée d’exploitation, basée uniquement sur les réserves, est supérieure à 50 ans, pour le Sénégal. Toutefois, ces estimations ne concernent que les limites déterminées par les réserves géologiques, et ne prennent, nullement, en compte les variables économiques qui risquent de jouer un rôle bien plus important, dans la poursuite ou non de l’exploitation, dans les prochaines années.

Les limites liées à l’évolution de la demande mondiale

Ces dernières années, du fait de la conjonction de plusieurs facteurs, on note une rapide augmentation de la compétitivité des énergies renouvelables, au détriment des énergies fossiles. Selon des estimations concordantes, au-delà de 2050, il commencera à être très difficile de rentabiliser les projets d’énergie fossile. Deux facteurs, principalement, contribuent à cette dynamique : l’expansion du domaine de l’économie verte et, corrélativement, la révolution observée dans la technologie de la production énergétique.

Concernant les sources d’énergie, les récentes comparaisons des prix du renouvelable et de l’énergie thermique, penchent significativement au profit des premiers. Selon le dernier rapport de l’IRENA (Agence Internationale pour les Energies Renouvelables), le coût du renouvelable au KWH est de 3,4 cents pour l’éolien terrestre, 4,3 pour le solaire photovoltaïque, 5,7 cents pour l’hydroélectricité, contre une moyenne de 13 cents pour le gaz combiné et 20 cents pour le charbon. Ce qui est plus frappant c’est le rythme d’évolution de ces coûts sur le long terme. Entre 2010 et 2025, le coût au KWH des sources d’énergie renouvelable a connu une baisse drastique : de l’ordre de 53% pour la géothermie, de 63 % pour l’éolien offshore, de 71 % pour l’éolien terrestre, et de 89% pour le solaire. En revanche pour l’électricité d’origine thermique, les baisses enregistrées sont plus modestes, de l’ordre de seulement 5% pour le gaz combiné, et des variations très erratiques pour le diesel. S’il est vrai que la prise en compte de certains autres facteurs, comme les coûts de stockage ou du réseau, conduirait à un resserrement substantiel de ces écarts de prix, la rapide évolution de la technologie, dans ces domaines, amène à présager une compétitivité toujours soutenue en faveur du renouvelable. Dans le même temps, on note un retour en force du nucléaire qui, tout en n’étant pas une énergie renouvelable, est une énergie bas carbone. A cela, s’ajoutent les progrès réalisés dans le domaine de l’hydrogène vert, une source également bas carbone, et concurrente du fossile.

Au-delà du secteur énergétique, on note une décarbonation sans précédent de beaucoup de secteurs dans les économies modernes : le bâtiment, les équipements industriels, le transport, l’agriculture, l’eau et l’assainissement, etc. L’économie verte concerne, en effet, tous les secteurs d’activité avec une faible empreinte carbone et prenant en compte la préservation de l’environnement en général. Elle concerne la production de sources d’énergies plus durables, mais également l’efficacité énergétique dans ces secteurs identifiés. Avec un marché projeté à 7000 milliards de dollars en 2030, l’économie verte connait la croissance la plus forte au monde, juste derrière le marché de la haute technologie, selon un récent rapport du Forum Economique Mondiale (WEF 2026). Les revenus provenant de ce secteur augmentent deux fois plus rapidement que ceux provenant des autres secteurs d’activité. Des secteurs comme l’économie circulaire, les nouvelles technologies agricoles, et la finance verte, réalisent respectivement des croissances de 12%, 14% et 9%. En 2025, le WEF a dénombré presque 11000 grandes entreprises développant des solutions visant à réduire leur empreinte carbone. Ces entreprises représentaient 40% des capitalisations boursières sur les marchés financiers internationaux et 25% du chiffre d’affaires mondial. Selon l’IRENA, le solaire représente à lui seul plus de 96% des capacités de renouvelables installées en 2025.

La bio-économie durable et circulaire, qui utilise les ressources biologiques durables (forêts, animaux, microorganismes, etc.) pour produire une diversité de produits comme les aliments, les produits industriels comme le plastique, offre une parfaite illustration du dynamisme de l’économie verte. Elle prend, également, de plus en plus de l’importance et risque, à terme, de bouleverser considérablement le fonctionnement de beaucoup de chaines de valeur, dans l’agriculture, dans l’industrie, dans le secteur pharmaceutique et dans le cosmétique, entre autres. L’Union Européenne estime le potentiel du secteur à 30.000 milliards d’euros à l’horizon 2050.

Par conséquent, l’expansion de l’économie verte et les gains substantiels de compétitivité du renouvelable sur l’énergie fossile, continueront d’exercera, dans les prochaines années, une forte pression à la baisse, sur la demande d’énergie fossile.

Quelles implications politiques ?

Au Sénégal, même si l’exploitation des hydrocarbures est relativement récente, le pétrole et le gaz ont gagné significativement en importance dans l’économie nationale. Alors que le taux de croissance du PIB est estimé à 6.7% en 2025, celui hors pétrole et gaz est seulement de 1.8%. Leur part dans les exportations est évaluée à plus de 28% en 2025, contribuant à faire gagner plus de 8 points au déficit de la balance commerciale. Un nombre grandissant de services, y compris les programmes éducatifs, se réorganisent progressivement autour de ce secteur. Avec la stratégie gaz to power, le secteur énergétique est appelé à progressivement se transformer en substituant le gaz national au fioul importé, largement subventionné. Cette stratégie ne semble pas prendre en compte les mutations qui sont en train de s’opérer dans l’industrie énergétique mondiale, où le renouvelable tend à prendre le dessus sur le fossile, en termes de compétitivité. Une réévaluation du gaz to power à la lumière de ces développements s’impose. En effet si les tendances actuelles se maintiennent, même le gaz sera tendanciellement plus coûteux que le renouvelable, obérant la compétitivité des industries qui vont s’y adosser. Surtout que la réalisation de ce programme nécessitera la construction d’infrastructures de transport et stockage qui risquent de peser lourd sur les finances de l’État, sans compter les énormes manques à gagner financiers auxquels le renoncement aux exportations de gaz donnerait lieu.

Les tendances mondiales sur la réduction du coût du solaire interrogent également sur la pertinence de la poursuite des subventions sur l’énergie fossile. À notre avis, l’Etat devrait progressivement abandonner ces coûteuses subventions et utiliser l’argent ainsi économisé pour renforcer l’écosystème du renouvelable au Sénégal. Un renforcement des programmes de recherche et de formation dans ce domaine devrait être envisagé, ainsi que le développement de PME orientées vers la satisfaction des besoins des ménages dans les centres urbains, péri-urbains et dans les zones rurales. Ce serait ainsi une énorme opportunité pour booster l’emploi, l’entreprenariat, et la productivité dans un secteur stratégique avec d’énormes potentiels effets d’entrainement sur l’économie.

Pr Ahmadou Aly Mbaye, économiste.